Y a-t-il du faux dans nos souvenirs ?

Publié par Marie-Catherine Mérat, le 5 avril 2019   380

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C’est plutôt l’inverse qu’il faudrait se demander : y a-t-il du vrai dans nos souvenirs ?! Car aussi surprenant que cela paraisse, aucun de nos souvenirs n’est un enregistrement exact des événements que nous avons réellement vécus. Dans la vie de tous les jours, ce n’est pas très grave, mais dans le domaine de la justice, cela peut avoir de graves conséquences ! Rendez-vous compte : « plus de la moitié des erreurs de justice seraient dues à des erreurs de témoignages, rapporte la psychologue Magali Ginet, Chercheuse en psychologie au Laboratoire de psychologie sociale et cognitive (Lapsco) à Clermont Ferrand. En moyenne il y a entre 15 et 20 % d’erreurs. Certaines personnes font plus d’erreurs que d’autres, mais on en fait tous ». Comment l’expliquer ?

D’abord, il faut bien comprendre que notre cerveau n’est pas une caméra enregistreuse. Lorsque nous vivons un événement, nous sélectionnons les informations qui nous intéressent et avec le temps, nous oublions des détails. Mais surtout, chaque fois que le souvenir de cet événement nous revient à l’esprit, il est fragile et sans nous en rendre compte, nous le modifions légèrement.

Les psychologues, qui ont beaucoup étudié ce phénomène des faux souvenirs dans les affaires criminelles notamment, montrent que nous déformons nos souvenirs de plusieurs façons. Nous sommes d’abord influencés par nos connaissances et nos expériences passées, qui font que nous avons dans la tête des schémas tout faits, que les spécialistes appellent des scripts. Or ces scripts ont tendance à s’immiscer dans nos souvenirs.

Par exemple, alors même que la plupart d’entre nous n’a jamais assisté au hold-up d’une banque, nous savons tous à peu près comment ça se passe pour avoir vu de nombreux films et séries contenant ce genre de scènes : un ou plusieurs hommes cagoulés font irruption dans la banque, se mettent à crier, braquent leur arme sur les clients et sur l’employé qui est à l’accueil etc. « Ces scripts sont très utiles, car ils nous permettent de prévoir ce qui va se passer dans le futur, de savoir comment on doit se comporter. Mais ils peuvent aussi avoir des effets pervers », remarque Magali Ginet. Car si un jour, nous sommes vraiment confrontés à un holp up, notre script va nous influencer ! « Imaginons qu’il y ait trois voleurs, dont deux seulement portaient une cagoule, eh bien on va rajouter par exemple une cagoule au troisième voleur car cela correspond à notre script. »

 Mais nous ne sommes pas seulement influencés par nos propres connaissances. Nous le sommes aussi par les autres. C’est la deuxième raison pour laquelle nous déformons nos souvenirs et y introduisons des erreurs sans le savoir. Plusieurs témoins d’une même scène peuvent ainsi se contaminer ! « Si on les laisse discuter longtemps, au bout d’un moment, leurs récits finissent par se ressembler », raconte Magali Ginet. Le problème, c’est que si l’un d’eux se trompe – il se souvient par exemple que l’un des voleurs avait les yeux bleus alors que ses yeux étaient marrons – il peut induire en erreur tous les autres. « Ça peut être grave, car ça peut donner du poids à un détail très important pour une enquête. »

Et les questions que l’on nous pose sur notre souvenir peuvent aussi le fragiliser. Ainsi les policiers, lors des interrogatoires, influencent parfois les témoins sans le vouloir, en posant des questions qui l’air de rien, contiennent des informations : « Portait-il une capuche ? Etait-il grand ? » (plutôt que : « Comment était-il habillé ? Quelle était sa taille ? »). Des informations qui peuvent changer les images gardées en mémoire. « Est-ce qu’il portait une capuche ? » Après tout peut-être bien oui… « Nous avons observé qu’en France, une question sur trois posée par un policier est une question mal formulée, qui contient une influence », rapporte Magali Ginet.

Heureusement aujourd’hui, ces phénomènes de faux souvenirs commencent à être connus et les policiers adaptent doucement leurs pratiques. En Angleterre par exemple, où les recherches dans le domaine de la psychologie du témoignage sont très actives, ils distribuent un questionnaire à tous les témoins le plus tôt possible, directement sur le lieu du crime qui vient d’être commis. Ainsi, les souvenirs sont encore frais et les témoins n’ont pas le temps de se contaminer. « Ce type de questionnaire permet de réduire de manière très importante les influences et de placer les personnes dans des conditions optimales, ce qui permet de réduire les erreurs et d’enrichir le rappel, d’obtenir beaucoup plus d’informations », détaille Magali Ginet.

Après tout, n’est-ce pas ce que nous faisons également dans la vie de tous les jours, lorsque parfois nous avons besoin d’écrire, de noter, de coucher sur le papier (ou sur le clavier !) nos souvenirs les plus marquants dans les moindres détails ? Pour retenir ce qui a été et ne pas oublier.

Retrouvez Magali Ginet lors de l’édition 2019 de Pint of Science à Clermont-Ferrand (du 20 au 22 mai, plus d’informations sur https://pintofscience.fr/)