Synthèse de la conférence « L’environnement informationnel des lycéens, angle mort des campagnes pour attirer les filles vers les sciences »

Publié par astu 'sciences, le 4 février 2026

Pour son temps final d'acculturation, le groupe de travail "Égalité, territoires et Orientation scientifique et technique vers les métiers de l'industrie", a invité Sébastien Rouquette, Professeur des Universités en Sciences de l'information et de la communication Laboratoire Communication et sociétés - UFR LCC - Université Clermont Auvergne, afin qu'il présente les résultats de son enquête menée auprès de 500 lycéennes et lycéens auvergnats (5 lycées des 4 départements de l'Auvergne, éloignés de Clermont-Ferrand), qui analyse comment les contenus d’orientation sont reçus par les jeunes, dans un environnement saturé d’informations dominé par l’urgence des choix scolaires et les codes des réseaux sociaux.

La soixantaine de participantes et participants issue des milieux de l'industrie, de l'orientation, de l'enseignement et de la communication ont pu ainsi découvrir comment les jeunes recevaient les informations en terme d'orientation, les contenus qu'ils et elles préféraient et que ce qu'ils et elles recherchaient et enfin, ce qui rentrait en jeu dans leur prise de décision pour leur orientation. 

Synthèse de la conférence : 

Note croquée réalisée par Anne Bernardi, télécharger la note croquée en pdf. 

Depuis plus de cinquante ans, les pouvoirs publics tentent d’encourager les filles à rejoindre les filières scientifiques. À chaque décennie, de nouvelles campagnes apparaissent, des modèles féminins sont mis en avant, des programmes sont lancés pour “déconstruire les stéréotypes”. Pourtant, les chiffres restent implacables : les filles demeurent très peu nombreuses dans les études d’ingénierie ou de mathématiques. Cette situation ne reflète ni leur appétence ni leurs capacités — souvent supérieures à celles des garçons au lycée — mais découle d’un ensemble de mécanismes sociaux profondément ancrés.

C’est ce que révèle une enquête menée auprès de 526 lycéens et lycéennes de cinq lycées ruraux d’Auvergne. À travers le visionnage de vidéos présentant des parcours féminins dans les STIM, les élèves ont été invités à décrire ce qu’ils retiennent, ce qu’ils attendent, et ce qui les touche — ou non. Le dispositif, combinant questions fermées et réponses libres, permet de comprendre comment les messages institutionnels se transforment dès qu’ils entrent dans l’univers quotidien des adolescents : un univers saturé de contenus, où les vidéos officielles doivent se faire une place parmi les influenceurs, les micro‑trottoirs, les conseils d’étudiants sur TikTok ou les tutoriels YouTube.

Le premier enseignement de cette enquête est limpide : ce que les élèves attendent d’une vidéo d’orientation ne concerne pas d’abord les métiers, mais les filières. Leur principal besoin porte sur les spécialités à choisir, les parcours possibles, le fonctionnement de Parcoursup. Pris dans l’urgence de décisions scolaires lourdes et de procédures complexes, les lycéens recherchent des repères immédiatement utiles. La dimension professionnelle ou la projection dans un métier scientifique apparaît comme une préoccupation plus lointaine, secondaire, presque abstraite. L’environnement d’orientation, devenu anxiogène depuis la réforme du lycée, réduit leur disponibilité mentale pour recevoir des messages qui visent le long terme.

L’enquête met également en lumière des différences sensibles selon le genre. Les garçons se montrent plus attentifs aux informations sur les débouchés, les salaires et la sécurité professionnelle. Ils adoptent une logique d’investissement rationnel, cherchant à s’assurer que leurs choix seront “rentables”. Les filles, en revanche, semblent accorder davantage d’importance à la cohérence de leur parcours, à leur capacité à s’y projeter et, surtout, à la crédibilité des encouragements qu’on leur adresse. Elles expriment plus souvent des doutes sur leurs propres compétences, même lorsque leurs résultats sont excellents, et se montrent plus réceptives aux discours susceptibles de renforcer leur confiance.

Un autre résultat marquant concerne la forme des vidéos. Les contenus jugés les plus utiles par les élèves sont ceux qui donnent à voir des expériences concrètes, ancrées dans le réel : une ingénieure sur son lieu de travail, une doctorante qui raconte ses choix, une professionnelle qui évoque les difficultés rencontrées. La parole “vécue” devient un repère de fiabilité dans un environnement informationnel où l’on ne sait plus toujours distinguer le vrai du marketing. À l’inverse, les formats trop promotionnels ou excessivement optimistes suscitent de la méfiance. Les lycéens préfèrent des vidéos courtes, directes, incarnées, proches des codes qu’ils consomment quotidiennement.

Le résultat le plus paradoxal est sans doute la réception des vidéos explicitement consacrées à la lutte contre les stéréotypes de genre. Alors que ces contenus sont souvent au cœur des campagnes institutionnelles, ils comptent parmi les moins appréciés. Jugés peu informatifs, trop abstraits, ou simplement déconnectés des priorités des élèves, ils n’apportent pas les réponses que les lycéens attendent. Plus surprenant encore, la question du genre n’apparaît presque jamais spontanément dans les réponses : preuve que les stéréotypes, bien qu’actifs, opèrent de manière silencieuse, diffuse, et échappent à la verbalisation. Ils n’en façonnent pas moins les trajectoires.

L’enseignement central de ce travail est donc clair : les campagnes de promotion scientifique pour les filles échouent lorsqu’elles cherchent à convaincre avant d’informer. Pour toucher leur public, elles doivent d’abord répondre aux contraintes réelles qui pèsent sur l’orientation, puis proposer des modèles crédibles et accessibles. Elles doivent aussi reconnaître que l’environnement médiatique dans lequel évoluent les lycéens n’a plus rien à voir avec celui pour lequel ces campagnes ont été conçues.

Rendre les sciences attractives pour les filles ne passe pas par des slogans, mais par un accompagnement plus large : une clarification du système d’orientation, une écoute des besoins concrets, et une prise en compte des normes sociales qui continuent de structurer les choix scolaires. L’information, plus encore que l’incitation, apparaît comme la première condition d’une orientation réellement éclairée.

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Il est maintenant temps pour le groupe ETOS de débuter la phase 2 du projet : la création de ressources pour accompagner les actrices et les acteurs de l'industrie et de l'orientation dans leurs animations. 
Suivez l'avancement du projet et les nouveaux rendez-vous dans la communauté dédiée  : https://www.echosciences-auvergne.fr/communautes/egalite-territoires-et-orientation-scientifique-et-technique-dans-les-metiers-de-l-industrie