The Bugs, le jeu qui bouscule les codes

Publié par Marie-Catherine Mérat, le 24 janvier 2017   880

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Lire, écrire, compter… coder ! À l’heure du tout numérique, initier les enfants à la programmation informatique semble être une bonne idée. Mais par où commencer ? À Clermont-Ferrand, l’entreprise Magik Square a créé The Bugs, un jeu coopératif destiné à apprendre aux enfants les bases de la logique algorithmique. Avec des cartes et sans écran !

 

Connaissez-vous l’origine de « bug », ce mot entré dans le langage courant, synonyme de « plantage » de nos ordinateurs et autres machines informatiques ? « Dans les années 1970, les ordinateurs étaient énormes avec plein d’ampoules et de lumières à l’intérieur, qui attiraient beaucoup les insectes. Quand les chercheurs lançaient leurs calculs, parfois ça plantait, les calculs s’arrêtaient. Bien souvent, c’était un bug, un cafard en anglais, qui était entré dans l’ordinateur, s’était approché d’une ampoule et avait fait sauter le circuit. Les gens disaient : il y a un bug ! », rappelle Nicolas Gouy, ingénieur en informatique et fondateur de l’entreprise Magik Square. « Souvent en informatique comme dans tout autre domaine, on apprend par les bugs et les erreurs que l’on fait ».

Clin d’œil à cette vision constructive du « bug », Nicolas Gouy et son équipe de Magiksquare ont conçu en 2015 « The Bugs », un jeu de carte coopératif destiné à apprendre aux enfants les bases de la programmation informatique. L’idée germe dans l’esprit de l’ingénieur début 2015. Son fils Victor est alors âgé de 7 ans. Il est curieux, aime créer, expérimenter. Plus grand, il aimerait être « un génie, comme Léonard de Vinci, pour fabriquer des choses ». Son père s’interroge : comment l’aider à exprimer sa créativité et passer du temps de qualité avec lui ? Il décide alors de lui transmettre un « super-pouvoir » qu’il a lui-même découvert au même âge : celui de la programmation. « J’ai commencé à faire des petits robots pour qu’il en découvre les principes. »

Le concept prend forme. En mai 2015, Nicolas Gouy, accompagné de quelques collaborateurs, le présente lors d’un start-up week end à Montpellier. « Notre idée était de dire : on veut que nos enfants découvrent le code et l’informatique car lire, écrire, compter, c’est important, mais finalement coder, c’est peut-être aussi devenu une nouvelle compétence fondamentale ». Et d’ajouter : « Nous, ingénieurs, enfants dans les années 80, nous avons été formés à ça. Avant, les ordinateurs ne marchaient pas très bien, on devait les comprendre, on devait les débugger, ils plantaient tout le temps. Aujourd’hui, mon fils utilise les tablettes, il va sur Google, Youtube, il connaît tout, mais il ne comprend pas comment ça marche ! »

À l’issue du start-up week-end, Nicolas Gouy s’entoure d’une équipe d’informaticiens, d’illustrateurs et d’enseignants intéressés par l’idée. Le projet Magiksquare voit le jour. Sa mission : « inspirer les créateurs de demain », comme l’annonce son site internet (magiksquare.fr). Une campagne de financement participatif sur Ulule est lancée et récolte suffisamment de fonds pour créer des prototypes d’un jeu de programmation sans écran. Après des heures de test avec des enfants, des échanges avec des parents, enseignants, plusieurs réajustements, naît la version actuelle du jeu, The bugs.

Le principe ? « On a insisté sur la coopération et la logique algorithmique, expose Nicolas Gouy. Concrètement, on joue à trois ou quatre. Un robot est buggé au milieu, c’est le robot rouge. On tire des cartes aléatoires, qui disent : il avance, il tourne à gauche, etc. Le robot buggé suit ces instructions. Nous, on est autour, on a des petites bases et on doit l’encercler, créer une boucle autour de lui avec des tuyaux d’énergie que l’on construit et des robots bleus, qui eux ne sont pas buggés et que l’on peut diriger, faire avancer, tourner à gauche, tourner à droite pour encercler le robot rouge qui, à la fin, n’est plus buggé parce qu’il est encerclé. »

Mais pourquoi au juste, s’affranchir de l’écran ? Il existe aujourd’hui de nombreux outils informatiques pour apprendre le code, comme Scratch, un logiciel libre créé par un laboratoire du MIT (Massachusetts Institute of Technology, États-Unis). La question est en fait loin d’être triviale. « Avant la programmation et les machines, il y a l’algorithmie, rappelle Nicolas Gouy. Faire un algorithme, c’est ordonner sa pensée, mettre des nombres dessus pour la rendre reproductible, pour que quelqu’un d’autre puisse se l’approprier ». Or pour apprendre la logique algorithmique, nul besoin d’écran, pense le concepteur de The Bugs. « Nous nous sommes interrogés : comment aborder cette notion avec un regard d’enfant, un regard neuf ? C’est amusant si une bande d’informaticiens, d’électroniciens, s’attaquent au concept avant de s’attaquer au media et à la technologie ». Sortir de l’écran présente en outre de nombreux avantages. « On va aux fondamentaux, au concept, et on peut le faire à plusieurs. Ça rejoint la pédagogie Montessori : avant d’aller vers l’abstraction, passons par le concret et les sensations. »

Sans compter qu’initier les enfants à la logique algorithmique avec un jeu de cartes peut sembler plus abordable, dans un premier temps, pour qui ne connaît pas ou ne maîtrise pas les logiciels informatiques dédiés, comme c’est certainement le cas d’un certain nombre de professeurs des écoles. Depuis la rentrée 2016, l’initiation à la programmation est en effet préconisée dès le CE1. « Un programme informatique, même s’il est génial et simple, fait quand même peur, il faut l’installer… Est-ce que je vais être en difficulté devant mes élèves ? Ce n’est pas évident. » Et puis un jeu de carte oblige à ralentir, à l’heure où faire entrer l’école dans l’ère du numérique est devenu un enjeu national impérieux. « Il ne faut pas que les choses aillent trop vite. Pourquoi un jeu de société ? C’est aussi une pirouette pour revenir aux fondamentaux et se ré-intéresser à la pédagogie, explique Nicolas Gouy. Il est urgent de ralentir par rapport au numérique ».

Article de Marie-Catherine Mérat